Ouïgours, quand la persécution
nourrit l’industrie du vêtement
Par Erwan Obitz – Pôle Journalisme
L’industrie textile
L’ouverture, en novembre 2025, d’un magasin de 1 200 m² au BHV Marais par Shein, vivement contestée à Paris, a remis en lumière les zones d’ombre du modèle de l’ultra-fast fashion. Derrière ceJe vitrine, l’entreprise déploie une mécanique industrielle redoutable, avec jusqu’à 7 000 nouveaux articles mis en ligne chaque jour selon le journal L’Humanité. Ce modèle repose sur une production fragmentée et une sous-traitance en cascade dans des ateliers informels en Chine, comme à Guangzhou, où les conditions de travail sont particulièrement dégradées : journées de plus de 12 heures, absence de contrats ou de protection sociale, rémunération à la pièce souvent inférieure au seuil de subsistance, et bâtiments surpeuplés. Mais au-delà de cette précarité généralisée, plusieurs enquêtes pointent un lien direct avec le travail forcé des Ouïghours. En particulier, des matières premières, dont le coton du Xinjiang, sont intégrées dans la chaîne d’approvisionnement de Shein via certains fournisseurs liés à cette région, où les violations des droits humains, transferts de main-d’œuvre forcés et surveillance extrême sont documentés. Selon l’enquête, 1,3 % du coton utilisé par la marque proviendrait de sources non traçables, laissant planer des doutes sur l’implication indirecte de ces pratiques dans la production textile. Shein conteste fermement ces accusations, les qualifiant « d’infondées et spéculatives », et affirme consacrer des efforts importants pour garantir le respect des normes sociales au sein de sa chaîne d’approvisionnement.
Au cœur du Xinjiang : Histoire et culture des Ouïgours
Les Ouïghours trouvent leurs origines entre le IXᵉ et le XIIIᵉ siècle et se considèrent comme une population autochtone de la région du Xinjiang, située à l’ouest de la Chine. Peuple majoritairement musulman, ils partagent une culture commune marquée par l’islam, composée de danses, de musique, ainsi que de plats traditionnels. Au début des années 1930, ces derniers ont lancé de nombreuses tentatives d’indépendance, cependant, cette volonté d’émancipation est rapidement réduite à néant après la violente prise de pouvoir de Mao Zedong, qui prend le contrôle de la région. Il y a lieu d’ajouter que cette région constitue un carrefour majeur de l’Asie centrale, puisque ses frontières sont communes avec huit pays, dont l’Inde, le Pakistan ou encore la Russie. La situation devient d’autant plus tendue avec l’arrivée au pouvoir en 2012 de Xi Jinping, succédant à Hu Jintao. Celui-ci lance un vaste projet géopolitique : les Nouvelles Routes de la Soie, destinées à relier la Chine à l’Asie centrale, au Moyen-Orient et à l’Europe, par conséquent, le contrôle de cette région représente un enjeu stratégique pour Pékin. Depuis lors, la région n’a cessé d’être marquée par de fortes tensions politiques et ethniques. Néanmoins, la véritable politique discriminatoire voit le jour à la suite des attentats de 2014 par des séparatistes Ouïghours. Malgré le caractère extrémiste et isolé de ces actes, Pékin acte la mise en place d’une campagne de répression de masse à l’encontre des 13 millions de musulmans vivant dans la province. Selon des documents internes révélés par le New York Times, Xi Jinping aurait appelé à ne faire preuve d’« aucune pitié » dans la politique menée par l’État chinois à l’encontre des Ouïghours.
Répression culturelle : l’éradication d’une identité
Les politiques mises en place sont largement perçues par des O.N.G. et des experts visant à affaiblir l’identité culturelle ouïgoure : en effet, depuis l’intégration définitive du Xinjiang à la Chine en 1949, Pékin cherche à consolider son contrôle en organisant des migrations internes de populations Han, principal groupe ethnique du pays. Cette politique modifie profondément la démographie de la région : les Hans, qui représentaient environ 6 % de la population à la fin des années 1970, passent à près de 40 % lors du recensement de 1982, renforçant ainsi la présence de l’État chinois dans la région. De fait, les Chinois de minorités musulmanes peuvent désormais être détenus plusieurs années pour avoir récité un verset du Coran, ou s’être laissé pousser la barbe. Des centaines d’hommes sont menottés, le crâne rasé, et sont transférés vers des camps de détention. Même si ces camps sont présentés comme des établissements de rééducation ou de formation professionnelle, la réalité est plus proche de l’éradication de la culture ouïghoure tout entière. Les détenus sont soumis à un programme d’endoctrinement, allant de l’apprentissage forcé du mandarin à l’enseignement de chants patriotiques, célébrant le président chinois. Officiellement, selon Xi Jinping, l’objectif de ce transfert de main-d’œuvre est de « réduire la pauvreté ». Entre 2014 et 2019, environ 2,5 millions de personnes ont été touchées par le transfert forcé de main-d’œuvre, dont plus d’un million seraient actuellement détenues dans des camps de rééducation selon plusieurs médias internationaux. Plusieurs ONG ainsi que certains États qualifient cette politique de « génocide culturel », en raison de la destruction systématique de la langue, de la religion et des traditions ouïghoures. Qui plus est, les attentats du 11 septembre 2001 marquent un tournant majeur dans le contexte international de la lutte contre le terrorisme. Dans ce climat mondial dominé par la « guerre contre le terrorisme » lancée par George W. Bush, la Chine cherche à associer certains mouvements ouïghours à l’extrémisme islamiste. Pékin évoque alors l’existence d’un supposé « terrorisme ouïghour », afin de présenter certaines revendications indépendantistes comme une menace sécuritaire. En 2001, à la demande de la Chine, les États-Unis acceptent d’inscrire certains groupes ouïghours sur des listes d’organisations terroristes. Cette reconnaissance internationale contribue à affaiblir la visibilité des revendications indépendantistes ouïghoures et permet à Pékin de légitimer le renforcement de sa politique de répression à l’égard de cette population.
La réponse française à cette oppression
En février 2021, le ministre des Affaires étrangères français a qualifié devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU les mesures chinoises de « système d’oppression institutionnalisée », dénonçant la détention massive de cette population. Ces déclarations montrent que la France tente de sensibiliser l’opinion publique, tant nationale qu’internationale, à la situation du Xinjiang. Par la suite, le 20 janvier 2022, l’Assemblée nationale française a adopté une résolution reconnaissante et condamnant les violences systématiques et les crimes contre l’humanité commis par la Chine à l’égard des Ouïghours. Le texte a été voté à la quasi-unanimité, reflétant un consensus politique rare sur une question internationale sensible. Ce texte appelle la France à agir en coopération avec d’autres démocraties, comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, et symbolise un lien institutionnel fort avec la tragédie des Ouïghours. Néanmoins, malgré cette avancée, l’impact concret d’une telle décision reste très limité. En effet, selon l’article 34-1 de la Constitution française, ce type de résolution est non contraignant, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une prise de position politique, certes symbolique, mais sans réelle portée. Ainsi, pour les spécialistes des relations internationales, cette démarche vise surtout à faire pression sur le gouvernement français afin qu’il adopte une position plus ferme vis-à-vis de Pékin. De son côté, la Chine a fermement condamné cette résolution, la qualifiant de mensongère, tout en évitant une escalade diplomatique. Conjointement, pour assurer un suivi institutionnel continu, l’Assemblée nationale a créé en novembre 2022 un groupe d’études consacré aux Ouïghours, chargé de centraliser l’information parlementaire, de suivre l’évolution de la situation et de proposer des recommandations politiques. Ce groupe constitue également une plate-forme de dialogue avec les ONG et les experts internationaux. Ces déclarations symboliques ont été suivies de mesures concrètes visant à surveiller, encadrer et sanctionner les pratiques chinoises au Xinjiang. En somme, le 22 mars 2021, l’Union Européenne et le Royaume-Uni ont sanctionné quatre responsables chinois impliqués dans la répression des Ouïghours avec interdiction de visas et gel d’avoirs, tandis que les États-Unis ont interdit l’importation de produits du Xinjiang issus du travail forcé et inscrit 107 entreprises sur une liste noire. Tout bien considéré, en dépit des critiques occidentales, la France reste l’un des pays européens relativement modérés dans son discours envers Pékin, notamment sous la présidence d’Emmanuel Macron, qui cherche à maintenir le dialogue avec les autorités chinoises, malgré les contradictions.


