Par le pôle communication
Il n’est un secret pour personne que les États-Unis inquiètent l’Europe. Le brutal passage d’un allié puissant et indispensable à celui d’une potentielle menace existentielle, après seulement un an de présidence Trump II, a eu l’effet d’un électrochoc pour les sociétés du Vieux Continent comme pour leurs dirigeants.
Un allié devenu imprévisible
Les signaux envoyés par Washington depuis 2025 sont sans ambiguïté. Menaces directes et répétées d’annexion du Groenland (territoire pourtant placé sous la souveraineté du Danemark, membre de l’OTAN), insultes à l’égard de dirigeants européens, et surtout droits de douane punitifs brandis comme arme de négociation si l’Union européenne et ses États membres n’infléchissent pas leur politique tarifaire, économique et, plus encore, numérique.
Cette offensive est inédite par son intensité. Jamais depuis la fin de la Guerre froide les États-Unis n’avaient exercé une telle pression directe sur leurs partenaires européens, en assumant ouvertement un rapport de force frontal. Le numérique constitue à cet égard un champ de bataille central : exigences américaines sur la fiscalité des géants de la tech, critiques frontales du Digital Markets Act (DMA) et du Digital Services Act (DSA), entrés en vigueur en 2024, et menaces de représailles commerciales en cas de maintien de ces régulations.
Si les tensions se sont brièvement apaisées sur le plan stratégique après l’engagement de l’OTAN à renforcer la surveillance de l’Arctique, les relations demeurent profondément dégradées. L’Alliance atlantique apparaît plus que jamais fragile, dépendante du bon vouloir de son principal membre fondateur, désormais critique de son fonctionnement même, n’hésitant pas à menacer un autre de ses alliés : imprévisible, donc.
Les États-Unis de Trump semblent désormais agir sans retenue. L’intervention militaire états-unienne au Venezuela en janvier 2026, au cours de laquelle les forces armées de Washington ont mené une opération de grande envergure, capturant le président vénézuélien Nicolás Maduro et sa femme, en toute illégalité au regard du droit international, constitue une rupture fondamentale avec la conduite des affaires du monde telle qu’elle prévalait jusqu’alors.
Une dépendance européenne critique : l’exemple du numérique
Cette crise met en lumière une réalité longtemps sous-estimée : la dépendance massive de l’Europe aux États-Unis, notamment dans le domaine numérique. En France, l’État et les collectivités territoriales reposent largement sur des entreprises américaines (Microsoft Teams, Google Workspace, Amazon Web Services) pour des usages pourtant essentiels à la souveraineté administrative et à la sécurité des données publiques.
La décision du gouvernement français, le 26 janvier 2026, de promouvoir des solutions numériques souveraines en généralisant Visio, sa propre plateforme de visioconférence, illustre cette prise de conscience tardive de la dépendance technologique. Concrètement, l’État vise à remplacer progressivement les outils extra-européens par un service unifié, maîtrisé par l’administration française. Cette initiative s’inscrit dans une logique de protection des communications électroniques publiques, de maîtrise des données sensibles hébergées sur des infrastructures européennes certifiées, et de réduction des vulnérabilités liées à des juridictions étrangères, notamment le droit extraterritorial américain (Cloud Act), qui pourrait théoriquement permettre l’accès aux données par les autorités américaines hors de l’Union européenne.
Mais cette dépendance ne se limite pas au numérique. Défense, intelligence artificielle, systèmes de paiement, infrastructures de communication : dans de nombreux secteurs clés, l’Europe demeure structurellement vulnérable. La crise actuelle agit ainsi comme un révélateur brutal des limites de l’autonomie stratégique européenne, longtemps invoquée (notamment par des pays comme la France) mais rarement concrétisée.
L’Europe prise en étau ?
À cette incertitude américaine s’ajoute une autre menace : une Russie durablement engagée dans une trajectoire autocratique et agressive, marquée notamment par la guerre en Ukraine et par de multiples stratégies de déstabilisation des démocraties occidentales. Pour les Européens, le risque est désormais clair : se retrouver enfermés entre des États-Unis hors de contrôle et une Russie hostile, sans réelle capacité d’action autonome.
Face à cet étau géopolitique, l’Union européenne cherche de nouveaux équilibres. La multiplication des initiatives diplomatiques en témoigne. Après plusieurs années de négociations, l’Union européenne et l’Inde ont conclu, en janvier 2026, un accord de libre-échange ambitieux, prévoyant une réduction des droits de douane dans de nombreux secteurs et un approfondissement des coopérations économiques et technologiques.
Parallèlement, les capitales européennes ont relancé un dialogue pragmatique avec la Chine, malgré le caractère indéniablement autocratique du régime. Les déplacements successifs de dirigeants occidentaux à Pékin : Emmanuel Macron, Keir Starmer, puis potentiellement Friedrich Merz… illustrent cette volonté de diversification, en dépit des désaccords persistants sur les droits humains, Taïwan ou les subventions industrielles.
2026, un tournant ?
La question qui se pose désormais est celle du passage à l’acte. 2026 peut-elle réellement devenir l’année de la souveraineté européenne, ou restera-t-elle une énième étape dans un discours sans traduction concrète ?
Les outils existent : politiques industrielles communes, investissements massifs dans les technologies critiques, renforcement de la défense européenne, affirmation d’une diplomatie autonome.
L’électrochoc américain aura au moins eu un mérite : lever les illusions. L’Europe ne peut plus se penser comme un simple prolongement de l’Occident américain, ni comme durablement protégée par l’Oncle Sam. Elle doit choisir entre rester un espace de dépendance (voire être progressivement mise au pas par un Donald Trump qui avance déjà ses pions, en soutenant des régimes illibéraux comme la Hongrie ou des candidats d’extrême droite en Allemagne et en France) ou devenir un acteur stratégique à part entière, une véritable puissance politique.
2026 pourrait être l’année de ce choix, à condition que les pays du Vieux Continent acceptent enfin d’en assumer le coût politique. Rien n’est moins sûr…


